Atelier d'espace urbain

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PATRIMOINE ÉLECTORAL

Texte d'un article initialement prévu pour le site Web de l'ICA mais qui a été diffusé de manière plus confidentielle, juste avant les élections de juin 2024

Illustration principale

Le XXe siècle en Wallonie

De l’architecture au patrimoine... really ?

 

Voici un « beau » livre dont l’utilité ne saute pas aux yeux. Pour répondre à la déclaration gouvernementale... il est publié in extremis en fin de législature... comme par hasard en période électorale... comme par hasard sous une couverture bleue... Cette « somme » a pour objet l’architecture du XXe siècle sous l’angle patrimonial. Tramé de cataclysmes, de fuites en avant, d’erreurs monumentales, c’était aussi le siècle le plus proche, le plus documenté, le plus prospectif ! Cette parution est accompagnée d’un carnet 8-12 ans — Qu’est-ce que l’architecture du 20e siècle ? — et d’un « inventaire » en ligne reprenant 300 « jalons régionaux » sur base d’une chronologie... excluant les guerres et l’après 1989, c’est-à-dire les prémisses des reconstructions et les conséquences de la régionalisation. Si le carnet annexe propose « tout sur l’architecture du 20e siècle », ce qui est faux, le pari semble d’expliquer l’architecture du XXe siècle en Wallonie en ne prenant que des exemples wallons...

 

La sélection de base demandée à Sébastien Charlier, à partir des Guides de l’architecture du XXe siècle de la Fédération Wallonie Bruxelles (Cellule Architecture), a été traitée de manière bizarre : des blocs de textes généraux (13 contributions) en tout petits caractères, interposés entre des blocs de visuels en pagaille légendés à minima. Cet assemblage annihile les qualités des photographies (3 pages de crédits) et requiert des allers-retours entre textes et images pour en déchiffrer le sens. Bref, impossible d’accéder aux démarches des architectes. Une œuvre d’architecture est-elle compréhensible sur base de quelques photos, sans plan, sans contexte, sans programme, sans dire ce qui s’y passe ? La réponse est non, non, non et non.

 

Le livre est dissocié de la liste des jalons et les deux sont dissociés de l’Inventaire du Patrimoine Immobilier Culturel en ligne (IPIC). Celui-ci est laissé de côté alors qu’il est l’outil légal et primordial. Cette dissociation relève d’un principe assez discutable : brandir des listes non contraignantes en laissant les classements et les permis à la discrétion d’autorités signataires. Des actes décisifs sont donc posés sans prendre appui sur une documentation fiable, sourcée, raisonnée, contradictoire, croisée avec un travail de terrain en vue de synthèses dans ledit IPIC, c’est-à-dire ajoutées à l’espace public des connaissances. Le projet éditorial semble oxymorique : prestige institutionnel VS grand public, dissociation des éléments de compréhension VS un peu de tout sur le même plan. À vrai dire il manque les cibles réelles, biaise le rapport aux archives et passe sous silence une série d’actes manqués.

 

Le b-a-ba faisant défaut, la brique de 377 pages (559 références), la short list et le « carnet ludique » font diversion — comme les week-ends du Patrimoine — alors que des œuvres d’architectes importants sont démolies ou saccagées... « en toute légalité » ! Un cercle vicieux néglige le travail des agents du patrimoine et de la Commission Royale des Monuments, Sites et Fouilles (CRMSF). Il serait plus sain de concentrer les énergies, les savoirs, les enthousiasmes, en rendant enfin crédible cet IPIC resté pauvre pour le XXe siècle. Par chance, la matière des Guides FWB, fiable, sagace, systématique, est peu à peu incontournable, donc opposable aux mauvaises habitudes, celles qui ne s’embarrassent pas trop de ce qui préexiste. Avec le numéro sur le Brabant wallon présenté le 30 mai, il est prévu de mettre en ligne les notices des Guides FWB correspondant aux 300 jalons de l’AWaP. C’est une avancée mais on est loin d’une intégration des contenus de ces guides dans l’IPIC, ce qui serait simple bon sens. Quand ce pas décisif sera franchi, il s’agira d’amplifier, de critiquer, d’actualiser, les œuvres menacées mises en priorité. C’est d’autant plus vrai que les ressources archivistiques publiques se professionnalisent et sont en constante expansion grâce au World Wide Web. La lutte contre l’amnésie des archivistes est trop peu mise en avant, avec à la clé des trésors d’informations éclairant les situations appelées à évoluer.  

 

L’étape suivante serait une cartographie en réseau des sources innombrables, disparates, dispersées. Bien sûr, des inventaires ± analytiques, aussi ± rébarbatifs, sont de plus en plus souvent en ligne, mais il y manque cette cartographie imagée, attrayante, traçable en fonction des objets de recherche. Bref, de l’hypertexte au plein sens du terme, pour parer aux destructions ou dénaturations perpétrées... « en toute légalité » ! En corollaire, pour le sérieux, il ne faudrait pas se contenter des têtes de gondole, mais avoir la rigueur et le cran de se prononcer aussi sur les bâtiments sans qualités, plagiaires, mal intégrés, même si autorisés... « en toute légalité » !

 

Une approche plus consciencieuse signalerait pourquoi telle œuvre a été incendiée et telle autre en partie rasée (ESMA Auvelais + Malmedy), pourquoi celle-là n’a pas été classée alors qu’admise dans un ensemble par un autre ministre (mémorial de Brûly-de-Pesche), pourquoi un édifice dessiné par Léon Stynen et Paul De Meyer est promis à la démolition bien que « pastillé » à l’IPIC et décrit dans le Guide FWB correspondant (C&A Namur), ou encore pourquoi de remarquables PH en béton armé dessinés en 1958 par Roger Bastin pour le sanctuaire de Beauraing, supprimés suite au manque d’entretien, seront « transposés » sur 170 m2 au Théâtre en plein air de Namur... contre l’avis défavorable de la CRMSF ! Le vrai problème est un impensé patrimonial de l’héritage matériel et immatériel que l’architecture ajoute au construit, la seule politique en vigueur étant encore un tri sous régime d’exception. Le pire est donc à craindre hors de ces nouvelles listes... elles-mêmes facultatives. Quant aux archives, quelques beaux dessins hors-contexte ne remplacent pas l’étude approfondie des sources primaires pour approcher la création à l’état natif et en tirer des enseignements...

 

PS

Guide architecture moderne et contemporaine 1902-2024 Louvain-La-Neuve & Brabant wallon : présentation publique le 30 mai 2024 à 19h, à Louvain-la-Neuve (Auditoires Sainte-Barbe).

https://cellule.archi/fr/node/167/actualites/2024-04/sortie-du-guide-darchitecture-louvain-la-neuve-brabant-wallon

 

 

 

 

 

Illustrations

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Autour de l'ouvrage incriminé.