Édito
LABEL 2025 2026
Beauraing, 26 janvier 2024. Œuvre dessinée par Roger Bastin en 1958, avec déploiement de PH remarquables pour l'époque, détruite "en toute légalité".

Bruxelles, 12 septembre 2024.
Demande de bourse LABEL cellule archi : ] ARCHI XXème ARCHIVES UTILES [
Peu importe que la remarque soit attribuée à Otto von Bismarck ou à Antonio Gramsci : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. » De William Faulkner, « The past is never dead. It’s not even past. » (Requiem for a Nun). Et de Giorgio Agamben, dans Qu’est-ce que le commandement ? : « L’idée directrice de mes réflexions est, en effet, que l’archéologie constitue la seule voie d’accès au présent. Comme l’a écrit Michel Foucault, l’enquête historique n’est que l’ombre que l’interrogation tournée vers le présent projette sur le passé. » Ce qui renvoie à l’inactuel au sens de Nietzsche-Barthes-Agamben...
« Refuser la fiction d’un métalangage qui unifie le tout, c’est laisser apparaître le rapport entre des procédures scientifiques limitées et ce qui leur manque du “réel’’ dont elles traitent. C’est éviter l’illusion, nécessairement dogmatique, propre au discours qui prétend faire croire qu’il est “adéquat’’ au réel – illusion philosophique tapie dans les préalables du travail historiographique et dont Schelling a merveilleusement avoué la tenace ambition : “Le récit des faits réels est pour nous doctrinal.’’ Ce récit-là trompe parce qu’il entend faire la loi au nom du réel. » Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire.
1. Résumé
Objectif de recherche : un vade-mecum pour une connaissance active du bâti remarquable édifié au fil du XXe siècle, à conserver et/ou adapter, pour anticiper les erreurs d’appréciation. Les archives d’architecture et d’espace urbain, par essence orientées vers l’avenir (projets, réalisations), livrent avec l’étude, la réflexion et le débat, toujours plus d’informations et d’enseignements. La compréhension de l’architecture dans la durée participe d’une écologie de la mémoire. Face à une culture envahissante de la dispersion des données avec multiplication des vecteurs d’information, dans un climat de mots d’ordre individualistes, partisans et nourris de fausses informations (l’à-peu-près en fait partie), comment identifier et utiliser des ensembles cohérents de sources, à portée sociale et culturelle pétries d’imaginaire et d’universel, appréhendables par la collectivité et offerts aux curiosités et aux sagacités au gré des besoins ? L’outil proposé, qui prend appui sur des topogrammes indexés et les résultats de recoupements contextuels, suggère un changement de paradigme quant au décryptage du patrimoine architectural du XXe siècle... en faisant confiance aux ressources archivistiques d’époque et à leurs transpositions-transformations numériques.
2. Candidat
Raymond Balau : architecte urbaniste, chercheur et essayiste, historien de l’architecture du XXe siècle en Belgique, prof. hon. ENSAV La Cambre – Espace urbain, critique d’art et d’architecture AICA/SCAM.
Biblio art/archi : http://www.anatopix.be/?p=162
Biblio Hobé : http://www.georgeshobe.be/?page_id=704
Pratique courante et de longue date de la recherche sur base d’archives réelles (Archives de l’État, Archives générales du Royaume, Mundaneum, CIVA, GAR, Archiwebture, VAi, ULB et autres facultés, archives communales, provinciales, privées, etc.) ou virtuelles, via la nébuleuse en expansion de tout ce qui est consultable à distance. Les deux biblios reprennent de nombreuses références de contributions pour supports spécialisés.
3. Projet
Les archives d’architecture et d’espace urbain ne sont jamais mortes et le Web sémantique (Web 3.0) ne balbutie plus depuis longtemps. Les notices officielles en ligne présentant les valeurs patrimoniales de l’architecture du XXe siècle en FWB sont en général pauvres et restrictives par rapport à ce qu’il est possible d’en savoir et surtout d’en déduire par la recherche (consultation d’archives, observations in situ, épistémologie & herméneutique + synthèses >>> diffusion et effets concrets + retours d’expérience). Quelque chose ne tourne pas rond. Les architectes, qui produisent en permanence des archives — même en temps réel —, s’avèrent souvent les premiers à les ignorer quand il s’agit de ce qui précède. Il arrive alors qu’ils soient les premiers prédateurs de l’héritage architectural. En FWB, malgré l’édition de guides spécifiques, une vaste incohérence persiste sur le terrain et contribue à l’éradication « pure et simple » de quelques-unes des œuvres les plus authentiques d’un vingtième siècle officiellement sous-estimé. Dans le territoire de Wallonie-Bruxelles, le Patrimoine souffre parfois d’être considéré comme une sous-catégorie du Tourisme — tendance lourde à la hausse —, alors qu’il relève pleinement de la Culture, appelant un travail de recherche indispensable en ces temps troublés, submergés d’injonctions contradictoires, avec des effets dévastateurs faute de garde-fous, et des pertes irrémédiables infligées « en toute légalité », tandis que dans les notices officielles il est dit : circulez, y a rien à voir...
Ces deux images en disent long : voilà des œuvres qu’il aurait été utile de préserver pour les temps futurs, au grand bénéfice du patrimoine commun. Les motifs d’inquiétude ne manquant pas. Comme le refus par la rédaction d’une revue officielle d’une proposition d’article sur les verrières et les fresques du père Marie-Alain Couturier dans une église de Namur, au motif que l’édifice n’était pas classé... Comme des préoccupations au sein de l’administration du Patrimoine pour une maison de Louis-Herman De Koninck à Godinne ou pour la tour Saint-Albert à Ressaix, personne ne pensant à consulter les dossiers correspondants au CIVA ou aux AGR... Ces exemples sont révolus, mais ils correspondent à un état d’esprit qui transpire encore dans les notices officielles, remontant souvent à l’époque où, en Wallonie, Maxime Prévot alors ministre en charge du Patrimoine, brandissait un indéfendable « moratoire sélectif » (en réalité le fait du prince). Plus subtil et plus actuel est le cas du C&A de Namur, dessiné par Léon Stynen et Paul De Meyer en 1969. Un mouvement de protestation tardif émanant des facultés d’architecture francophones et de DoCoMoMo a été raillé par les édilités locales, amusées qu’on y voit une « huitième merveille du monde » (sic) ; les deux bords étaient à côté de la plaque car personne n’avait étudié le dossier patrimonial de manière contextuelle, la notice correspondante du Guide FWB Namur-Luxembourg écartée comme n’ayant aucun poids, avec pastillage et dépastillage. S’il ne s’agit pas d’un chef-d’œuvre, cet édifice appartient à un corpus qui a toute sa place dans le panorama de la période, représentant surtout un très bel exemple des processus de promotion immobilière des sixties, celui-ci porté par le Consortium des Parkings (Charly De Pauw). Le dossier est passionnant et très riche alors que les parties historiques de deux PRU sont restées superficielles, sans sérieux quant aux sources. Le bien sera donc rasé... « en toute légalité ». À Bruxelles, une œuvre publique de Jean Glibert déployée sur les milliers de mètres carrés avec les architectes Brunfaut et Petit en 1976, dans la gare Merode de la ligne 26 SNCB, a été proposée comme support à un groupe de muralistes liés à Propaganza, sans aucune investigation préalable. Il suffisait pourtant de s’adresser au réseau STIB voisin pour s’apercevoir qu’il y avait là quelque chose plutôt que rien... L’œuvre de Jean Glibert a donc été niée « en toute légalité » !
La proposition de recherche et d’action a donc un objectif clair, concret, pratique, attrayant et critique. Il s’agit d’élaborer un vade-mecum... contre le principe de mémoire courte, qui favorise un déni de culture et une absence de mesures adéquates prises en temps utile. L’idée de vade-mecum implique celle d’anticipation : éviter d’en arriver à faire disparaître des œuvres importantes avec l’aval des instances censées exercer une vigilance protectrice. Parmi les amnésies environnementales promues par l’hyper-capitalisme et les impérialismes commerciaux, les externalisations des mémoires humaines démultiplient ces amnésies et les rendent paradoxales, leurs âmes vendues aux algorithmes. Diffuser des savoirs comme antidotes à l’ignorance plus ou moins feinte ou opportuniste relève de l’instinct de survie et des fondements de la liberté en commun. Un volet de l’étude porte donc sur les alertes déjouant les trous de mémoire et les manœuvres de diversion, par exemple la diffusion de listes non contraignantes de biens reconnus d’intérêt culturel, diffusées sous différentes formes ± séduisantes... sans imputation dans les inventaires officiels. Des alertes en temps utile jusqu’à l’assistance au départ des procédures (niveau BMA, études d’incidence, enquêtes publiques, etc.), des interventions ponctuelles peuvent assurer une place aux données patrimoniales dans les tractations les plus diverses.
Les têtes de gondoles balisées par des publications scientifiques et des inventaires détaillés sont peu concernées par ce projet. Par contre, des centaines d’autres cas, atypiques, hybrides, méconnus ou mésestimés, complexes à force de modifications, dont les arrière-plans archivistiques restent flous, sporadiques ou incernables, sont à prendre en compte de manière inventive et prospective, afin de détecter dans les archives les raretés, les pépites vivifiantes et révélatrices, pour appréhender la généalogie des projets et réalisations, en se donnant toutes les chances de déjouer les idées reçues. En-deçà et au-delà des simples descriptions, il s’agit d’accéder aux intentions initiales et aux aléas par la suite, pour une lecture sans affects mais hautement documentée des biens en question.
La proposition de vade-mecum fait écho à ce que dénonce DoCoMoMo en matière de bien menacés ou détruits. Chaque cas de figure mis en évidence est illustré par un exemple concret, ce qui implique un volet enquête auprès des intervenants. L’approche est de facto inter, pluri et multidisciplinaire mais pas seulement ; il y faut une dose d’indisciplinaire... en se souvenant que certaines informations capitales ne se trouvent ni sur Internet ni dans les publications. Il faut chercher ailleurs. Par conséquent, un volet primordial porte sur la détection des informations dispersées en des lieux ou sur des supports inattendus, improbables, même surprenants, sans oublier la corrélation avec ce qui s’observe dans les faits en termes de lacunes, erreurs, inconnues, interrogations, zones grises ou floues. Les habitudes d’externalisation des données, notamment visuelles, accentuent à cet égard la nécessité de la présence d’esprit et de l’imagination.
Donner ses sources ne peut se borner à des références bibliographiques ou webographiques en notes de bas de page, méthode inhérente, souvent, aux chasses gardées. Par souci de contribution aux savoirs, il est utile et éclairant de faire état des manières d’y avoir recours. Il s’agit donc de proposer des sortes d’organigrammes ou schémas conceptuels de recherche élaborés de manière souple et adaptable en fonction des objets patrimoniaux et de leurs particularités. Il ne s’agit pas de succomber aux graphies séduisantes et hyper-complexes de la cartographie numérique des réseaux (avec des cosmographies numériques tape-à-l’œil que personne ne sait comment lire ni utiliser), mais de trouver des canevas simples, efficaces, mémorisables et compacts, de mise en relation des ressources, pour les faire connaître en y ajoutant ce qui paraît utile en cours de processus, en fonction des nécessités in situ et des procédures annoncées. Aux cartes heuristiques, topic-maps, thésaurus et autres systèmes graphiques ± interfacés de navigation, est ici préféré le terme de topogramme. Sans oublier le schème de la frise chronologique, qui en est partie intégrante, il s’agit de refléter un état de l’art à un instant « t » en proposant des approfondissements ou de nouvelles voies, un peu dans l’esprit de la spéléologie, où découvrir une grotte se dit l’inventer. Le topogramme étant une abstraction figurative, il représente du matériel et de l’immatériel, renvoyant à du bâti et à du non bâti, tramé de sciences humaines et d’esprit de découverte.
Parmi les petits trucs pratiques, la sélection de mots-clés rares et spécifiques, des listes de documents sous-estimés ou parfois négligés, comme les actes notariés, le cadastre et d’autres, de même que le choix d’une chorématique simple et efficace. Du côté des visuels, primordiaux pour le partage des savoirs, la photographie, les cartes et les plans émanant de périodes précises (avant-pendant-après, yc. géologiques, chantiers d’infrastructures, etc.), s’avèrent presque toujours utiles. La conjonction des textes et des images est propice à zoomer/dézoomer dans la matière documentaire pour en saisir les subtilités.
Suite à une formation donné avec Maurizio Cohen aux agents de la DGO4 du SPW il y a une dizaine d’années, il s’agit de faire un pas de plus, en proposant un support pour des exposés ou études de cas envisagés depuis, en montrant les richesses insoupçonnées des rapprochements de sources diverses et variées. Le vade-mecum comprend une annexe groupant les schémas conceptuels de cas de figure de trois types, dûment commentés pour en susciter d’autres.
A) Deux exemples à l’échelle internationale et de l’histoire générale de l’architecture du XXe siècle, liés à des fonds se trouvant en FWB (de ±10 à ±40 selon les cas, réelles et virtuelles) :
A.1 - Le Padiglione del Belgio à Venise (de Léon Sneyers, 1907, à Georges Baines, 1997), ou comment trouver les visuels exceptionnels de toutes les configurations des lieux, de la construction à aujourd’hui [en cours, publication FWB en novembre].
A.2 - Le plan inédit du pavillon du Diorama de la Cité mondiale à Genève (Le Corbusier et Paul Otlet, 1929), ou comment un plan de « machine à voir » de Le Corbusier, conservé à Mons, n’avait pas été exploité jusqu’ici [http://www.anatopix.be/?p=2030].
B) Deux exemples faisant l’objet de schémas comparables appliqués à des cas de destructions qui auraient pu être évitées moyennant un peu de prévention en temps utile :
B.1 - Les PH du sanctuaire marial de Beauraing (Roger Bastin, 1958), ou comment une autorisation de démolir a été accordée sans que personne ne consulte les archives passionnantes de Roger Bastin.
B.2 - La gare Merode SNCB Ligne 26 (Jean Glibert avec Maxime Brunfaut et Jean F. Petit, 1976), ou comment une œuvre murale de plusieurs milliers de mètres carrés a été invisibilisée par un désir de muralisme mainstream racoleur.
C) Deux cas opposés de mutations urbaines historiques secouées par l’actualité, avec des suites dans une vigilance accrue :
C.1 - L’immeuble C&A de Namur (Léon Stynen & Paul De Meyer + Albert Mairy & Charly De Pauw, 1969), ou comment une opération de promotion immobilière (Consortium Des Parkings) a servi de modèle au développement urbain jusqu’en 2011.
C.2 - La Route merveilleuse à Namur (Ponts et Chaussées et SNCV, 1906-1914-1921), ou comment l’historiographie de la route touristique la plus centrale de la Région wallonne est restée délibérément sous-étudiée (à paraître dans ASAN 2025).
D’autres dossiers auraient pu être présentés, comme l’ensemble Chiroux-Kennedy-Croisiers/Centre sportif Grand Séminaire à Liège, comme la tour du charbonnage de Ressaix-Binche ou d’autres.
Cet ensemble assez parlant est conçu pour en susciter d’autres et pour identifier de nouvelles ressources à exploiter en ajustant les topogrammes spécifiques.
Raymond Balau.
Sous forme de tract imprimé + pdf en ligne, le vade-mecum n’est pas un manuel ni un traité, mais avec un petit quelque chose du poil à gratter, un instrument servant à poser des questions qui réveillent des somnolences. Le but est moins de produire du récit (avec ce que ça suppose de fiction ± avouée), que de penser une structure de recherche entrecroisant épistémologie et herméneutique, terrain et documentation, investigations pratiques et spéculations prospectives.