Atelier d'espace urbain

Blog - CARTOGRAPHIX01

CARTOGRAPHIX01

Les couvertures médiatiques des territoires n'en épuisent pas les lectures, car plutôt qu'accroitre le degré de précision des descriptions, elles en augmentent sans cesse le degré d'incomplétude, par le simple fait que le temps réel ne s'applique pas partout de la même manière ; l'exactitude territoriale est désormais moins en bute à l'anatopisme qu'à l'anachronisme. Comme on sait qu'une carte n'est jamais à jour, on peut se demander ce qu'elle inactualise par définition.

L’Empire des cartes, le très beau livre (introuvable) de Christian Jacob, doit son titre à une fable célèbre de Jorge Luis Borges malicieusement associée à l’idée de rigueur scientifique. On la retrouve, cette fable, à l’avant-plan d’un ouvrage important de Jean Baudrillard, Simulacres et simulation (1981) qui s’y réfère par réversion, en affirmant — principe de précession des simulacres —, que "c’est désormais la carte qui précède le territoire".

 

Avant de considérer cet "empire", il est utile et amusant de rappeler l’existence des spéculations canularesques d’Umberto Eco, qui, prenant la fable au premier degré, a convenu, non sans avoir épuisé plusieurs hypothèses, De l’impossibilité d’établir une carte de l’Empire à l´échelle du 1/1 (1988). Elle vaut d’ailleurs, cette fable, d’être reprise in extenso, car elle gagne en intéressantes résonances dans le contexte de la géomatique et des bases de données actuelles, qui répondent parfois à des intitulés non moins fabuleux, comme par exemple Oracle spatial. La voici donc.

 

DE LA RIGUEUR DE LA SCIENCE

En cet empire, l´Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l´Empire, qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l’Etude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elle l´abandonnèrent à l´Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l’Ouest, subsistent des Ruines très abimées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n´y a plus d´autre trace des Disciplines Géographiques.

(Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudentes, Livre IV, Chapitre XIV, Lérida, 1658)

 

L’enseigne réalisée par Arthur Cordier dans le cadre de « Friche » s’adressait au sol confondu avec le territoire, son envers en principe sans message seul lisible en vue à vol d'oiseau. Rabattement à même la base de données la plus irréductible, que l'on pense exempte de terræ incognitæ diverses et variées, ce que la moindre des promenades infirme, base de données toujours à l'échelle 1/1 des imaginaires territoriaux qui s'y déploient. L'idée selon laquelle la carte précède le territoire, une évidence en terrain conquis par les représentations les plus diverses, où s'éploient les simulacres de tous types, entremêlés, c'est en fait une vieille idée, qui remonte au moins à cette pensée d'Oscar Wilde, selon qui "c'est plus la vie qui imite l'art que l'art qui imite la vie". 

 

Dresser une carte d'un territoire pris pour objet, cela revient désormais à modifier le territoire et les usages qu'on en a en fonction des possibles de la représentation adoptée. Car ces possibles sont innombrables et instables et imbriqués les uns dans les autres. Ce qui revient à dire que les terræ incognitæ qui se détectent au moindre regard attentif, là, concrètes, à portée de main, réportoriées nulle part, sont peu de chose en regard de celles que les langages cartographiques au sens large n'arrivent pas à dire, pas même à identifier. Les terræ incognitæ sont par définition encore à explorer, non plus des zones vierges sur les cartes, aujourd'hui, mais des zones densément chargées de sens qu'aucun médium n'arrive à prendre en charge pour les décrire. En ce sens, on peut avancer que les terræ incognitæ recouvrent la totalité des espaces-temps cartographiables pour la simple raison que plus aucune carte n'est lisible de manière univoque. Les pluralités de sens qui interagissent sans cesse ne réduisent pas les terræ incognitæ mais les démultiplient. Ce qui enrichit l'empire des malentendus, en fertilisant les champs de l'herméneutique.